Les promédicaments : mise au point d’un outil de précision
04 novembre 2020 Dernière mise à jour : 27-08-2025
Des chercheurs de l’Institut de chimie moléculaire et des matériaux d’Orsay, avec le soutien de la Fondation ARC, mettent au point des outils thérapeutiques qui permettent la libération du potentiel toxique d’une molécule uniquement lorsqu’elle se trouve dans la tumeur. Suite à la publication de différents résultats, les chercheurs proposent une vision élargie de ces approches et notamment de leur pertinence thérapeutique.
Comment faire en sorte qu’un traitement dit systémique, c’est-à-dire un médicament susceptible d’agir sur l’organisme entier, ne porte son action que dans la tumeur ? Les stratégies développées sont multiples. On peut citer, par exemple, la création de nanocapsules qui contiennent le médicament et reconnaissent spécifiquement des marqueurs moléculaires propres aux cellules tumorales… Pour protéger les tissus sains d’une action potentiellement toxique des thérapies anticancéreuses, Charles Skarbek, jeune chercheur soutenu par la Fondation ARC, travaille dans le laboratoire de Raphaël Labruère, à Orsay, sur la production de promédicaments, des molécules relativement inertes dont le potentiel toxique – et donc thérapeutique – nécessite une étape de modification chimique.
Tout l’enjeu est de faire en sorte que cette modification chimique, qui permet de libérer le médicament actif, ne survienne que dans la tumeur, au contact des cellules cancéreuses. La piste qu’ils suivent est le couplage des molécules thérapeutiques à des groupes chimiques de la famille des « acides boroniques » : ces groupes chimiques ont en effet la particularité de réagir avec certaines molécules oxygénées qui sont massivement produites dans le contexte tumoral. Ces « espèces réactives de l’oxygène », ROS, comme les appellent les chercheurs, sont majoritairement des produits du métabolisme des cellules. Elles sont présentes de façon normale dans tout l’organisme, mais l’équilibre métabolique qui s’établit dans les tumeurs est souvent associé à une hausse locale importante de ces ROS. Le principe est donc simple : le promédicament est administré et reste inactif tant qu’il ne rencontre pas une zone riche en ROS – une tumeur – où il est chimiquement transformé en sa forme active.
Simple ? Sur le principe, uniquement… La mise au point d’un tel outil, comme Charles Skarbek l’a rapportée dans un article publié en 2019*, nécessite mille ajustements : le choix du type d’acide boronique dépend de la nature des ROS majoritaires dans la tumeur que l’on cible, mais aussi de la structure chimique de la molécule thérapeutique que l’on veut inactiver ; la bonne diffusion du promédicament, son accès à la tumeur et l’efficacité de sa transformation chimique au sein de la tumeur doivent être strictement contrôlés…
Pour l’instant, les résultats obtenus par l’équipe d’Orsay, grâce à l’adaptation d’un modèle d’étude in vivo, montrent que les choix techniques réalisés permettent une bonne activation du médicament dans la tumeur, ainsi qu’une régression de celle-ci. D’autres travaux doivent encore confirmer certains aspects, comme l’innocuité du promédicament dans l’organisme par exemple. Les chercheurs s’intéressent aussi, à présent, à la possibilité de faire augmenter le niveau de ROS produits dans les tumeurs, pour optimiser le taux de transformation locale des promédicaments.
R. D.
* Skarbek, C et al; Arylboronate prodrugs of doxorubicin as promising chemotherapy for pancreatic cancer; Bioorganic chemistry; 24 juillet 2019
Maslah, H. et al; Anticancer boron-containing prodrugs responsive to oxidative stress from the tumor microenvironment; European Journal of Medicinal Chemistry; décembre 2020