Traiter selon l’âge : une personnalisation nécessaire des traitements du cancer du sein
19 mars 2026 Dernière mise à jour : 08-04-2026
Un essai clinique mené auprès de femmes âgées de plus de 70 ans traitées pour un cancer du sein invasif montrent que la chimiothérapie, qu’on ajoute souvent à l’hormonothérapie lorsqu’on considère la tumeur agressive, pourrait ne pas être indispensable après la chirurgie.
Pour les femmes qui ont un cancer du sein hormonodépendant, faut-il proposer une chimiothérapie pour lutter contre le risque de récidive après la chirurgie ? La question se pose, sachant que ces patientes reçoivent en général une hormonothérapie pendant plusieurs années (en général 5 ou 10 ans) dans ce but précis et que la toxicité des chimiothérapies n’est évidemment pas neutre… Diverses réponses ont émergé ces dernières années. Elles dépendent de l’agressivité de la maladie, notamment évaluée à l’aide de scores de risque, intégrant souvent aujourd’hui des données génétiques de la tumeur appelées « signatures génomiques ».
Un trou dans la raquette de la médecine personnalisée
Mais ces réponses, malheureusement, ont été obtenues dans le cadre d’essais cliniques n’incluant pas – ou très peu, moins de 5% en moyenne – de patientes qui étaient âgées de plus de 70 ans. Ces patientes, en effet, présentent souvent des « comorbidités », c’est-à-dire d’autres troubles de santé susceptibles d’interférer avec le cours de la maladie ou avec les traitements, autant de facteurs qui empêchent leur inclusion dans la grande majorité des essais cliniques. Si le bénéfice de la chimiothérapie dite « adjuvante » (post-chirurgie) est globalement acquis pour les patientes de moins de 70 ans quand le cancer hormonosensible est agressif, aucune réponse claire n’était encore établie pour ces femmes plus âgées, potentiellement plus fragiles face à la toxicité d’une chimiothérapie, et dont le risque de récidive, souvent assez lointain, ne peut être considéré de la même façon que pour des femmes plus jeunes à l’espérance de vie plus longue.
ASTER 70s, une réponse précieuse
C’est sur la base de ce constat qu’Etienne Brain, oncologue à l’Institut Curie, a coordonné un grand essai clinique dont les résultats ont été publiés à l’été 2025 : l’étude ASTER 70s, menée auprès de plus de 2 000 patientes de 70 ans et plus, touchées par un cancer du sein hormonodépendant, sans récepteur HER2 et évalué à haut risque de récidive par une signature génomique. L’objet était, donc, de savoir si une chimiothérapie adjuvante, donnée après la chirurgie, apportait un bénéfice aux patientes en plus d’une hormonothérapie, pour limiter le risque de récidive de leur cancer. Après analyse de la signature sur la tumeur du sein de 2000 patientes, 1100 d’entre elles ont été considérées à risque et réparties de manière aléatoire en deux groupes (avec ou sans chimiothérapie). Après un suivi de 8 ans, aucune différence statistiquement significative n’a pu être observée en termes de survie en faveur d’une chimiothérapie : de façon générale, la chimiothérapie n’apportait donc pas de bénéfice à ces patientes de plus de 70 ans atteintes par un cancer du sein hormonodépendant sans expression de HER2 et à haut risque. Au contraire, et de façon attendue, les patientes qui ont reçu les quatre cures de chimiothérapie ont été confrontées à des effets indésirables importants bien plus fréquemment que celles uniquement traitées par hormonothérapie (34% VS 9% des patientes), et surtout, la qualité de vie s’est détériorée de manière franche et durable de manière statistiquement significative.
Pour les auteurs de l’étude, ces résultats publiés dans le Lancet dans le courant de l’été 2025 posent des bases robustes pour repenser plus sereinement l’orientation de ces patientes âgées vers une hormonothérapie seule après chirurgie, sans recours à une chimiothérapie en règle générale. Ils ne permettent cependant pas d’exclure que certaines patientes non encore identifiées puissent tirer un bénéfice d’une chimiothérapie.
De nouveaux travaux pour préciser la décision thérapeutique
Tout l’enjeu, maintenant, consiste donc à poursuivre la recherche de marqueurs biologiques qui pourraient prédire toutefois un effet positif de la chimiothérapie, pour être en mesure de la proposer aux seules femmes susceptibles d’en bénéficier. Pour y parvenir, l’équipe d’Etienne Brain mène désormais le projet ASTER-PREDICT, soutenu par la Fondation ARC dans le cadre de la deuxième édition de l’appel à projet Cancer et vieillissement. Il s’agit, pour les chercheurs, d’explorer dans le détail les échantillons des tumeurs opérées, avant le traitement adjuvant (hormonothérapie ou hormonothérapie + chimiothérapie), et qui ont été recueillis pour la plupart des patientes. Les analyses permettront notamment de préciser certaines caractéristiques des cellules mammaires cancéreuses, des cellules immunitaires associées, et des cellules « de soutien » des tissus mammaires, mais aussi de se pencher sur le microbiote intra-tumoral suspecté d’exercer une influence sur la réponse à la chimiothérapie. Autant de données qui devraient, associées aux profils classiques des patientes (âge, fragilité…) et de la tumeur, mettre en lumière des indicateurs capables d’éclairer la décision thérapeutique pour les patientes de plus de 70 ans.
Dans le paysage de l’oncologie clinique, l’essai ASTER 70s publiée dans le Lancet en 2025 et l’étude translationnelle ASTER-T qui débute dans l’équipe d’Etienne Brain, adossée aux résultats cliniques de l’essai, font figure d’exception. C’est ce que regrettent les auteurs de ces travaux, ainsi qu’un collectif d’acteurs de l’oncologie, dans une tribune au Monde publiée dans la foulée des résultats de l’essai ASTER 70s. Elle pointe le manque systématique de représentation des personnes âgées dans la recherche clinique, générant un défaut de recommandations thérapeutiques adaptées à cette population potentiellement fragile et la plus fréquente parmi l’ensemble des patientes. La tribune rappelle, par ailleurs, que plus de 20 000 femmes de plus de 70 ans reçoivent en France chaque année un diagnostic de cancer du sein, soit environ 1/3 de tous les cas (39 % à l’échelle européenne selon l’étude GLOBOCAN 2022). Une population qui devrait, d’ailleurs, continuer à croître dans les années à venir…
En co-signant la tribune, le Pr Eric Solary, vice-président de la Fondation ARC, a réaffirmé un engagement fort de la Fondation en faveur d’une meilleure prise en compte de l’âge des patients dans la personnalisation de leurs traitements. Un engagement qui s’est traduit, dès 2022, par le lancement d’un appel à projets dédié.
R.D.
Sources :
Brain, E. et al ; Adjuvant chemotherapy and hormonotherapy versus adjuvant hormonotherapy alone for women aged 70 years and older with high-risk breast cancer based on the genomic grade index (ASTER 70s): a randomised phase 3 trial ; Lancet ; Aout 2025
Collectif; Faisons de l’inclusion des seniors dans les essais cliniques un impératif scientifique; Le Monde; 25 novembre 2025