Pas de santé, sans santé mentale

Même si elle fait davantage parler d’elle aujourd’hui, la santé mentale reste un sujet tabou. Encore beaucoup de malades et de proches taisent leurs maux. Pourtant, la prise en compte d’un mal être psychique fait partie intégrante des soins oncologiques.

18 septembre 2025 Dernière mise à jour : 16-12-2025

De quoi s'agit-il ?

Désignée Grande Cause nationale pour l’année 2025, la santé mentale a pris une importance sociétale majeure ces dernières années, notamment depuis la pandémie de Covid-19. Si elle est devenue un sujet prioritaire, c’est parce qu’un Français sur cinq souffre d’un trouble psychique. Pourtant, ces maux si répandus restent largement minimisés par le grand public, par les individus concernés eux-mêmes mais aussi, encore trop souvent, par le corps médical. Il est alors difficile pour ceux qui en souffrent de se sentir légitimes pour exprimer leurs souffrances, et se faire aider.

Cette souffrance n’épargne pas les malades du cancer. Les troubles psychiques seraient même dix fois plus fréquents chez les patients que dans la population générale. Entre un quart et la moitié d’entre eux seraient atteints de dépression et près d’un tiers souffriraient d’anxiété au cours de leur parcours de soins(1). Des proportions pouvant être plus importantes encore en fonction de la localisation du cancer, du stade de la maladie… Ces troubles perdurent aussi plusieurs années après le diagnostic : un tiers des patients rapportent une dégradation de leur santé mentale cinq ans après le début des traitements( 2). Promouvoir la santé mentale et l’accès à des soins et accompagnement spécifiques est donc une priorité.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la santé est « un état de complet bienêtre
physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou
d’infirmité ». La santé mentale est donc une composante essentielle de la santé. Et celle-ci
représente bien plus que l’absence de troubles psychiques. Toujours selon l’OMS, la santé
mentale est un « état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ».

On distingue trois états :

  • la santé mentale positive qui réfère à un état d’équilibre et d’harmonie, à un sentiment de
    bonheur, d’optimisme ou encore à l’impression de pouvoir faire face aux difficultés rencontrées.
  • la détresse psychologique qui désigne un état de mal-être, un sentiment de tristesse et
    d’angoisse passager, souvent lié à des situations éprouvantes vécues par l’individu, et non pas un trouble mental avéré comme une dépression ou une anxiété. Elle est considérée comme une réaction adaptative lorsqu’elle apparaît à la suite d’un événement stressant, un accident de vie. Néanmoins, si cette souffrance est mal repérée ou mal accompagnée, elle peut perdurer, devenir plus intense et faire basculer la personne dans une maladie mentale.
  • les troubles psychiatriques (aussi appelés « troubles mentaux » ou « troubles psychiques »)
    font référence à des pathologies bien définies sur la base de symptômes précis à l’instar de la dépression, de l’anxiété, des addictions (alcool, médicaments…) ou des troubles psychotiques (schizophrénie, troubles bipolaires…). Ceux-ci relèvent d’une prise en charge médicale.

Un des six paramètres vitaux à surveiller

Les difficultés psychiques sont loin d’être anecdotiques : elles impactent la qualité de vie des patients, menacent leur adhésion aux traitements(3), peuvent exacerber des effets indésirables des traitements (nausées et vomissements anticipatoires, douleur…), augmentent la durée des hospitalisations, altèrent la relation patient-médecin, et de ce fait, réduisent les chances de guérison.

C’est pourquoi prendre en compte cet aspect de la santé est essentiel. La santé mentale fait, d’ailleurs, partie des six signes vitaux devant être évalués par les professionnels en cancérologie avec le pouls, la tension artérielle, la température, le rythme respiratoire et la douleur(4).

Aussi, tout au long du parcours, l’oncologue ou l’infirmière de coordination sont invités
à poser une question qui paraît simple, et à laquelle il n’est pourtant pas toujours facile de
répondre : « Comment allez-vous ? ». Ce n’est pas de la simple politesse mais bien une partie intégrante de la consultation. Au travers de la discussion qui s’ouvrira alors, le soignant tentera d’évaluer le degré de détresse et les outils à mettre en place.

Le large spectre de la détresse psychologique

Tout l’enjeu du dépistage réalisé par les soignants est de correctement repérer et identifier les différents symptômes d’une santé mentale dégradée.

Déprime vs dépression

« Avoir le blues », « un coup de cafard », « avoir le moral dans les chaussettes »… De nombreuses expressions françaises décrivent la déprime, ce sentiment de tristesse qui rend tout fade et entraîne un sentiment de lassitude. Nous y sommes tous confrontés un jour où l’autre dans notre vie, même les plus optimistes ! Ce petit coup de mou n’a rien d’inquiétant si en quelques jours, la bonne humeur et le sourire sont de retour. « En revanche, si cette sensation est présente tous les jours depuis plus de deux semaines, et altère profondément la capacité à travailler, étudier, entretenir des relations, ou même effectuer des tâches simples, alors il peut s’agir d’une dépression », pointe Jonathan Grondin, psychologue à l’Oncopole de Toulouse. Cette tristesse intense et durable n’est alors pas l’unique symptôme. Elle s’accompagne aussi d’une perte de plaisir, d’une indifférence, d’un sentiment d’inutilité ou d’auto-dévalorisation, d’une culpabilité envahissante, d’une modification du caractère (irritabilité, agressivité), ou encore de pensées de mort
récurrentes ou d’idées suicidaires(5).

L’intensité de la dépression dépend du nombre de symptômes et de leur retentissement dans le quotidien du patient. Elle peut ainsi être qualifiée de légère, modérée ou sévère. Une désignation importante car elle définit par la suite la prise en charge. Elle sera qualifiée de légère si le patient présente peu de symptômes (2 symptômes principaux, et 2 autres symptômes. Cf tableau) et si ces derniers perturbent peu son quotidien, ou s’il réussit à poursuivre ses activités au prix d’un certain effort. La dépression sera dite sévère si le patient présente une multitude de symptômes (3 symptômes principaux et au moins 4 autres), et s’il est très éprouvant, voire impossible pour lui, de continuer à prendre soin de lui, sortir de chez lui ou s’il est hanté par des idées suicidaires… Entre ces deux situations, la dépression est dite modérée. Au moment du diagnostic, l’épisode dépressif peut d’emblée être modéré ou sévère. En effet, la dépression n’est pas une maladie qui évolue « en palier ». C’est pourquoi la prise en charge varie d’un patient à un autre.

Inquiétude vs anxiété

Face à la menace vitale que représente le cancer, l’inquiétude tout comme la peur de la mort sont tout à fait légitimes. « L’anxiété est une réponse adaptative et utile pour la survie car elle permet de mobiliser des ressources pour affronter ce danger. En revanche, si elle devient excessive, irraisonnée et handicapante dans le quotidien, l’anxiété est néfaste et nécessite d’être prise en charge », décrit le psychologue. Ce trouble anxieux peut se traduire par des attaques de panique/d’angoisse (palpitations cardiaques, sueurs, tremblements, difficultés respiratoires, sensation d’étouffement), une gêne respiratoire/oppression thoracique, des vertiges, des troubles du sommeil, l’adoption d’un comportement phobique et d’évitement(6). En somme, l’anxiété produit un inconfort physique et psychique intense, qui peut amener à adopter des comportements permettant d’obtenir un soulagement rapide. Aussi la consommation excessive d’alcool, de cannabis, ou les troubles de l’alimentation peuvent masquer un trouble anxieux.

Le syndrome de stress post-traumatique

Caractérisé par une anxiété intense apparaissant après un événement traumatique, comme l’annonce d’un cancer ou les graves conséquences des traitements, le stress post-traumatique concernerait un survivant sur cinq dans les mois qui suivent le diagnostic, et près d’un sur dix plus de quatre ans plus tard. Ceux qui en souffrent décrivent une anxiété très forte avant les consultations, des flashbacks à propos de l’expérience du cancer qui les replongent dans les moments les plus difficiles de leur parcours, leurs nuits sont hantées par de nombreux cauchemars en lien avec la maladie…(7)

Symptômes d'un épisode dépressif caractérisé

Au moins 2 symptômes principaux :

  • Humeur dépressive,
  • Perte d’intérêt, abattement,
  • Perte d’énergie, augmentation de la fatigabilité.

Au moins 2 des autres symptômes : 

  • Concentration et attention réduites,
  • Diminution de l’estime de soi et de la confiance en soi,
  • Sentiment de culpabilité et d’inutilité,
  • Perpectives négatives et pessimistes pour le futur,
  • Idées et comportements suicidaires,
  • Troubles du sommeil,
  • Perte d’appétit.

Des patients plus vulnérables que d'autres

Bien que cette souffrance psychique et ces pathologies avérées puissent concerner tout
le monde, des patients apparaissent plus fragiles que d’autres sur le plan psychique, et il apparaît important de les identifier le plus tôt possible dans le parcours pour les accompagner au mieux.

Les malades ayant souffert par le passé de dépression ou d’une addiction, ou ceux qui
sont atteints d’un trouble psychiatrique (schizophrénie, troubles bipolaires, tentative de
suicide…) sont plus à risque que les autres. De même, une attention particulière est nécessaire pour les patients ayant une histoire de vie difficile, ou ayant connu des violences. Le cancer peut, en effet, faire ressurgir les traumatismes anciens (violences sexuelles, inceste, etc.).

La littérature scientifique montre également que les patients les plus jeunes (âgés de moins
de 50 ans), les femmes, les parents de jeunes enfants ainsi que les moins diplômés expriment davantage des incertitudes concernant le futur, la peur de la récidive et des inquiétudes quant aux résultats des examens de contrôle. Ceux-ci sont ainsi plus vulnérables sur le plan psychologique. Les patients ayant peu d’attaches familiales (peu de liens avec sa famille, divorcé ou veuf…) et amicales sont aussi plus fragiles.

Avis d'expert - Antonio Di Meglio, Oncologue spécialiste du cancer du sein à Gustave Roussy et chercheur au sein de l’équipe « Après cancer »

« Nous observons que les patientes atteintes de dépression ont pris du poids au cours des traitements, réduit leur activité physique et consommé davantage d’alcool. Elles étaient par ailleurs plus fatiguées, souffraient plus de troubles cognitifs ou de mauvaise estime d’elles-mêmes.

Des symptômes satellites à la dépression qui aggravent ce trouble psychique. Or, il est possible d’agir dès le diagnostic en offrant un soutien psychologique et en mettant en place des interventions visant à promouvoir l’activité physique, une alimentation saine, à prévenir les addictions pour réduire les symptômes dépressifs à long terme. »

1. Site de la National Library of Medecine : https://urls.fr/SM7Q8P
2. VICAN 2 ET 5
3. Sur le site sciencedirect.com : https://urls.fr/DBoDpm
4. PDF à consulter ici : https://urls.fr/4cIxeO
5. HAS + dernier référentiel AFSOS sur la dépression : https://urls.fr/zwjltD
6. Sur www.afsos.org : https://urls.fr/nKpyEz
7. Sur le site de l’American Cancer Society Journals : https://urls.fr/BBq-1U

 

Remerciements à Jonathan Grondin, Psychologue clinicien à l’Institut Universitaire du Cancer Toulouse (IUCT) – Oncopole, au Dr Antonio Di Meglio, Oncologue à Gustave Roussy (Villejuif), et au Dr Georges-Michel Reich, Psychiatre au Centre Oscar Lambret (Lille).

Ce dossier est issu d’un livret réalisé en collaboration avec Rose Magazine qui informe les femmes touchées par tout type de cancers.