Cancers du foie et du pancréas : comprendre l’influence des cellules cancéreuses sur la matrice extracellulaire
Au Centre de recherche en cancérologie de Marseille, Frédéric Bard et son équipe ont pour objectif de comprendre comment les cellules cancéreuses agissent sur leur environnement immédiat pour en faire un cadre favorable à leur expansion. Plus précisément, l’équipe se focalise sur des mécanismes moléculaires dont Frédéric Bard est devenu l’un des meilleurs experts internationaux au fil des années : la glycosylation des protéines…
20 mai 2025 Dernière mise à jour : 09-09-2025
De Singapour au Centre de recherche en cancérologie de Marseille, l’émergence d’une équipe de premier plan dans l’écosystème français de la recherche
Pour progresser face aux cancers, la Fondation ARC met en œuvre une stratégie scientifique qui s’appuie sur le soutien aux meilleurs talents et sur la mise en mouvement de thématiques prioritaires. Le programme « Leaders internationaux en oncologie » – récurrent depuis 2010 – et les 4 éditions successives de l’appel à projet « PANCREAS » sont des piliers de cette stratégie scientifique. Deux soutiens majeurs dont bénéficie Frédéric Bard et qui lui permette de structurer une équipe de premier plan international au Centre de recherche en cancérologie de Marseille.
Le défi des cancers de mauvais pronostic
Les cancers du foie et du pancréas sont des cancers de mauvais pronostic qui, dans leur ensemble, touchent plus de 27 000 nouveaux patients chaque année. Le premier se développe – dans la grande majorité des cas – dans un contexte de pathologie hépatique chronique, le plus souvent due à la consommation d’alcool, à une infection virale ou à un problème de surpoids. Les cancers du pancréas, eux, sont plus insidieux et généralement découverts quand la maladie est avancée. Certains facteurs de risque sont connus, comme le tabagisme et le surpoids, mais la hausse du nombre de cas – un triplement en vingt ans ! – reste un sujet de recherche important.
Face à ces maladies, de nouvelles pistes thérapeutiques, plus efficaces, doivent être trouvées au plus vite.
Le travail mené dans l’équipe de Frédéric Bard s’attache à décrypter certains aspects de la biologie de ces tumeurs pour trouver de nouvelles façons d’enrayer leur développement.
Les cancers du pancréas
- 15 991 cas en 2023
- 12 700 décès en 2021
- 11 % de survie nette à 5 ans
Les cancers du foie
- 11 658 cas en 2023
- 8 700 décès en 2021
- 18 % de survie nette à 5 ans
Les tumeurs ne sont pas uniquement constituées de cellules cancéreuses, loin de là. Dans une tumeur, on trouve tous les éléments qui pré-existaient dans le tissu où certaines cellules sont devenues cancéreuses. Vaisseaux sanguins, lymphatiques, fibres nerveuses, cellules immunitaires, cellules de soutien – que les biologistes appellent des fibroblastes – qui constituent la structure des tissus et fournissent des éléments nutritifs aux cellules locales… Toutes ces cellules interagissent les unes avec les autres et « baignent » dans une matrice, dite « extracellulaire », une sorte de ciment, notamment constituée de protéines fibreuses comme le collagène.
Le programme de recherche
Les travaux menés dans l’équipe de Frédéric Bard portent sur l’étude des mécanismes qui permettent aux cellules cancéreuses de dégrader la matrice dans laquelle elles évoluent, ainsi que les cellules saines présentes autour d’elles. Ce phénomène a été décrit par l’équipe que Frédéric Bard a dirigée pendant 15 ans à Singapour. D’après les résultats obtenus à l’époque, il reposerait sur une modification bien particulière des protéines, la glycosylation, orchestrée par des enzymes qui constituent le système « GALA ».
L’objectif de l’équipe est maintenant de comprendre dans le détail comment sont régulés ces mécanismes de glycosylation et quels sont leur effet dans le développement du cancer. Le système GALA est un mécanisme de régulation de la glycosylation découvert par l’équipe de Frédéric Bard. Pour l’étudier, les chercheurs ont développé des modèles expérimentaux, notamment basés sur la mise en culture de tissus artificiels miniatures, dans lesquels ils peuvent injecter des cellules cancéreuses bien identifiables afin de suivre leur activité. Quelles protéines sont la cible de cette glycosylation de type GALA ? Quel est l’effet d’une montée en puissance des enzymes du système GALA et, au contraire, de leur mise sous silence ?
Dans les tumeurs du pancréas, la matrice extracellulaire est particulièrement dense et constitue une barrière de résistance aux traitements. Si cette matrice est majoritairement produite par les cellules non cancéreuses de la tumeur, on sait que le comportement de ces cellules « saines » peut être manipulé par celles qui sont cancéreuses. Par ailleurs, une petite partie de la matrice extracellulaire est produite par les cellules cancéreuses et l’équipe de Frédéric Bard a observé que cette matrice est extracellulaire est « hyper-sucrée ». L’objectif est maintenant de décrire le rôle de cette matrice spéciale et en quoi elle sert la croissance des tumeurs pancréatiques.
Une protéine est un assemblage d’acides aminés mis bout-à-bout dans un ordre bien spécifique, replié en trois dimensions pour créer une grande molécule qui a la capacité de reconnaitre d’autres molécules et d’assurer des réactions enzymatiques. Dans certains cas, les protéines sont modifiées par l’ajout de petites molécules de la famille des sucres, c’est ce que les biologistes appellent la glycosylation. Cette modification protège la protéine, en modifie les fonctions et permet, en général, d’adresser les protéines à la surface des cellules, et donc au contact des cellules voisines et de la matrice extracellulaire.
Les enjeux
Les travaux menés dans l’équipe « Glycosylation, interfaces cellulaires et thérapies » font la lumière sur des mécanismes mal connus et pourtant cruciaux dans la biologie des cancers du foie et des cancers du pancréas, deux cancers de mauvais pronostic. Ces travaux ont déjà permis la mise au point d’un nouveau traitement expérimental : un anticorps lié à une drogue qui cible une protéine hyper-sucrée à la surface des cellules cancéreuses. Ce traitement montre des résultats prometteurs contre le cancer du foie dans des modèles animaux. Il devrait entrer en tests cliniques d’ici un an.
Les travaux entrepris dans l’équipe du CRCM devrait permettre d’identifier une ou plusieurs nouvelles cibles à la surface des cellules de cancers du pancréas. Celles-ci pourraient alors être neutralisées pour bloquer ou ralentir le développement tumoral.
À terme, l’ambition des recherches de Frédéric Bard est de promouvoir la croissance de tissu sain pour remplacer le tissu cancéreux, grâce à la manipulation de la matrice extracellulaire.
Chercheurs et médecins mobilisés
Frédéric Bard est chercheur au CNRS et dirige l’équipe « Glycosylation, interfaces cellulaires et thérapies » du Centre de recherche en cancérologie de Marseille. Le CRCM est dirigé par Jean-Paul Borg, membre du Conseil scientifique de la Fondation ARC.
Ces travaux mobilisent aussi :
- Rebecca Bennion – Chercheuse postdoctorante, originaire de Manchester au Royaume Uni. Rebecca a travaillé à Singapour avec Frédéric pour sa thèse.
- Sahar El Amrani – Ingénieur d’étude d’origine marocaine, qui a fait ses études à Marseille.
- Sergey Vakrushev – Chef d’équipe au Centre de Glycomique à l’université de Copenhague et collaborateur de longue date de l’équipe.
Le soutien de la Fondation ARC
En 2021, alors qu’il dirige un groupe depuis 15 ans dans l’un des plus grands centres de recherche en biologie cellulaire et moléculaire du monde, à Singapour, Frédéric Bard est lauréat de l’appel à projet « Leader en oncologie ». Ce soutien, d’1,5 million d’euros sur 5 ans, lui offre l’opportunité de constituer une équipe de premier plan au sein du CRCM.
La Fondation ARC a fait de la recherche sur le cancer du pancréas une priorité et a identifié 3 axes de progrès principaux : mieux comprendre les processus biologiques de cette maladie, améliorer son diagnostic précoce et élaborer des traitements plus efficaces pour les patients non opérables.
Sélectionné par l’appel à projets PANCRÉAS 2024, le projet mené par Frédéric Bard est soutenu à hauteur de 448 000 euros sur 3 ans.