Cancers du pancréas : pour contourner une résistance à la chimio-immunothérapie, explorer la piste de l’Interleukine 1
A Dijon, des équipes mettent en œuvre l’exploration approfondie d’une piste qui permettrait de sensibiliser les cancers du pancréas à un traitement associant l’immunothérapie aux chimiothérapies.
20 novembre 2025 Dernière mise à jour : 16-12-2025
Face aux cancers du pancréas, la Fondation ARC met en œuvre une stratégie scientifique qui s’appuie sur le soutien aux meilleures équipes de recherche à travers la France, grâce à l’appel à projets annuel « Pancréas », initié en 2022. C’est notamment grâce à cette action que François Ghiringhelli et ses collaborateurs déploient un programme de recherche ambitieux, pour tenter de trouver une solution face à la résistance des cancers du pancréas aux chimio-immunothérapies.
Leur objectif ? Décrire dans le détail les mécanismes cellulaires et moléculaires impliqués dans l’action de l’interleukine 1, une messagère manifestement importante dans la mise à l’abri des cellules cancéreuses face aux traitements. In fine, leur travail permettra d’évaluer la pertinence de bloquer cette « voie de l’IL-1 » dans le but de déclencher une réponse à la chimio-immunothérapie chez les patients atteints de cancers du pancréas.
Le défi des cancers du pancréas
Les cancers du pancréas sont des cancers de mauvais pronostic qui touchent près de 16 000 nouveaux patients chaque année et dont l’incidence annuelle augmente de façon importante : elle a triplé en vingt ans. Si certains facteurs de risque sont connus, comme le tabagisme et le surpoids, les causes de la hausse impressionnante du nombre de cas n’est pas encore expliquée et constitue donc un sujet de recherche important.
En outre, les cancers du pancréas sont des cancers particulièrement insidieux, dont les symptômes n’apparaissent en général que lorsque la maladie est déjà avancée. Ainsi, la chirurgie, seul traitement potentiellement curatif à ce jour, n’est possible que chez une petite minorité de patients et la prise en charge repose donc, en grande majorité, sur des chimiothérapies intensives, dont l’effet n’est souvent pas suffisant.
Face à ce cancer, les immunothérapies n’ont, pour l’instant, pas donné de résultats probants, alors même que certains marqueurs auraient pu laisser penser à une efficacité intéressante.
Le travail mené dans l’équipe de François Ghiringhelli s’attache à comprendre comment les immunothérapies sont mises en échec et, donc, à trouver des solutions pour leur permettre de déployer leur plein potentiel, en soutien aux chimiothérapies.
Dans les tumeurs pancréatiques, notamment, on sait que la très grande majorité de la masse tumorale est constituée de cellules non cancéreuses : cellules des vaisseaux sanguins, des vaisseaux lymphatiques, des fibres nerveuses, cellules de soutien – que les biologistes appellent des fibroblastes et qui constituent la structure des tissus – et, bien sûr, cellules immunitaires. Toutes ces composantes du « microenvironnement » tumoral peuvent intervenir sur le développement de la tumeur, en modifiant la structure du tissu pancréatique, en stimulant la prolifération ou la migration cellulaire, en facilitant ou en rendant plus difficile l’accès de la zone à certaines cellules immunitaires, qui sont plus ou moins activées ou réduites au silence…
Le programme de recherche
Les travaux menés dans l’équipe de François Ghiringhelli portent sur l’étude des mécanismes de défense immunitaire anticancéreux, plus particulièrement dans le contexte des traitements de chimio-immunothérapie des cancers digestifs.
Depuis plusieurs années, ces chercheurs s’intéressent notamment à l’action d’une protéine, l’interleukine 1 bêta (IL-1b), messagère auprès des cellules du système immunitaire et dont l’effet et le mode d’action restent à préciser dans le contexte des tumeurs pancréatiques.
L’IL-1b est généralement connue pour contribuer aux mécanismes inflammatoires. Or les résultats obtenus jusqu’à présent, dans l’équipe de François Ghiringhelli notamment, montrent qu’elle jouerait un rôle central dans la mobilisation d’un certain nombre d’éléments du microenvironnement tumoral, en faveur de la croissance des tumeurs pancréatiques.
Aujourd’hui, l’objectif de leur travail est de décrire en détail cette implication : quelles cellules, au sein de la tumeur, produisent l’IL-1b ? Sur quelles cellules agit cette dernière ? Quels mécanismes moléculaires sont déclenchés lorsque l’IL-1b est captée, sur ces cellules cibles, par son récepteur (IL-1R1) ? Comment ces mécanismes contribuent-ils à la résistance à la chimio-immunothérapie ?
Enfin, les chercheurs prévoient de mener les expériences qui permettront d’évaluer la pertinence d’un blocage de la voie IL-1β/IL-1R1 en association à une chimio-immunothérapie. Un axe qui pourrait aboutir à la mise en œuvre d’un essai clinique, les molécules permettant ce blocage étant déjà utilisées contre des maladies inflammatoires.
Notre système immunitaire est en perpétuel ajustement. Il doit lutter efficacement contre des infections ou l’émergence de cellules anormales, cancéreuses… mais ne doit pas attaquer les tissus sains de notre organisme ni mobiliser des ressources démesurées face à une menace qui serait mineure. Pour assurer cet équilibre, les cellules qui constituent ce système complexe sont capable d’intégrer des signaux émis par leurs « collègues », mais aussi par les tissus où siège une infection ou une tumeur, par les réseaux sanguins, lymphatiques ou nerveux… Dans ce tumulte informationnel, les signaux inflammatoires ont tendance à stimuler l’activation des cellules immunitaires, à l’inverse des signaux d’immunosuppression. Mais dans certains cas, le message pro-inflammatoire d’une molécule est interprété différemment par des cellules immunitaires, qui réduisent leur réactivité. Pour les immunologistes du cancer, tout l’enjeu est de décoder ces discussions complexes pour savoir comment y participer (pharmacologiquement) et réussir à mobiliser nos défenses anti-tumorales.
Les enjeux
- Les travaux menés dans l’équipe « Thérapies, réponses immunitaires et cancer » permettent de décrire dans le détail des mécanismes moléculaires et cellulaires qui pourraient être centraux dans la résistance des cancers du pancréas aux traitements.
- Si les données établies au laboratoire (sur des modèles expérimentaux) sont probantes, François Ghiringhelli et ses collaborateurs pourraient mettre en œuvre leur traduction en avancée clinique, par la réalisation d’un essai thérapeutique.
Chercheurs et médecins mobilisés
Le Pr François Ghiringhelli est professeur en oncologie de classe exceptionnelle au Centre Georges-François Leclerc (CGFL). Il y dirige le centre labellisé INCa de phase précoce et est responsable de la Plateforme de transfert en biologie cancérologique. Il est aussi le directeur du Centre de recherche Translationnelle en Médecine moléculaire (CTM, UMR INSERM 1231), dans lequel il dirige l’équipe « Thérapies et réponse immunitaire dans les cancers »
Ces travaux mobilisent aussi
- Cédric Rébé, chercheur, et Xingping Yang, doctorante, tous deux travaillant dans l’équipe de François Ghiringhelli au CGFL ;
- L’équipe de Carole Bousquet, experte de la biologie des cancers du pancréas, du Centre de Recherche en Cancérologie de Toulouse.
Le soutien de la Fondation ARC
En 2020, c’est un premier financement, de 50 000 euros, que la Fondation ARC accorde à l’équipe de François Ghiringhelli, pour travailler sur le rôle de l’IL-1b dans la modulation de l’efficacité des chimio-immunothérapies dans les cancers digestifs.
Quatre ans plus tard, les données préliminaires permettent de poser des questions plus précises et de focaliser les recherches sur les cancers du pancréas, c’est dont un soutien de 450 000 euros sur 3 ans qui est apporté par la Fondation ARC, à travers l’appel à projets PANCREAS 2024.
Par ailleurs, l’équipe reçoit un soutien de 500 000 euros pour un projet parallèle, qui vise à identifier des biomarqueurs capables de prédire la réponse à la chimio-immunothérapie dans certains cancers du côlon.