Les cancers « rajeunissent » : un constat… qui pose questions

10 octobre 2024 Dernière mise à jour : 05-09-2025

Actualité scientifique et médicale

Une étude publiée récemment – largement reprise dans les médias – confirme que le risque de cancer aurait tendance à concerner des personnes de plus en plus jeunes. Ces résultats, qui appellent notamment à mieux comprendre les causes de ce « glissement épidémiologique », sont aussi l’occasion de faire une incursion dans la mécanique complexe de ces études.

 

En France, moins de 0,6 % des cancers surviennent chez des personnes de moins de 18 ans, alors que deux cancers sur trois concernent des personnes de plus de 75 ans. Ce déséquilibre, même s’il est très net, ne dit que peu de choses sur l’origine des cancers : est-ce qu’il existe une relation de cause à effet directe entre le vieillissement des organismes et des cellules – le vieillissement biologique – et la survenue de cancers ? Est-ce que l’effet apparent de l’avancée en âge sur le risque de cancer s’explique par l’allongement de la durée pendant laquelle les organismes sont exposés à des agents cancérigènes ?
En l’occurrence, la compréhension que nous avons aujourd’hui des cancers montre que ces deux hypothèses sont justes. Reste à mieux les documenter pour comprendre leur poids respectif sur le risque de tel ou tel cancer ou dans telle ou telle population… Une étude publiée cet été dans la revue The Lancet Public Health contribue à éclairer ces questions, en analysant l’évolution du risque de cancer à travers les générations successives, nées entre 1920 et 1990.

 

C’était mieux avant

Plus précisément, les chercheurs et chercheuses américain·e·s ont décrit l’évolution du risque de 34 cancers (les plus fréquents) en fonction de l’année de naissance des personnes. Leurs résultats confirment une tendance qui avait déjà été évoquée par d’autres travaux : le risque de développer certains cancers est plus important pour une personne née dans les années 1990 que pour une personne née dans les années 1980, dont le risque était déjà plus élevé que celui des personnes nées dans les années 70, etc. Parmi les 34 cancers qui ont été pris en compte dans cette étude, huit ont ainsi vu leur taux d’incidence augmenter de façon systématique entre les générations des années 1920 et celles de la fin du vingtième siècle. Concrètement, en prenant l’exemple le plus marqué, leurs données montrent que le risque de développer un cancer de l’intestin grêle est trois fois plus élevé pour une personne née en 1990 que pour une autre qui est née en 1955, elle-même ayant un risque doublé par rapport à une troisième qui serait née en 1920.

Sur la même période, le taux d’incidence de neuf autres cancers commençait par baisser avant de remonter, là aussi parfois de façon spectaculaire. Une évolution en deux temps qui suggérait aux auteurs qu’elle puisse être liée à une exposition à des facteurs de risque touchant très spécifiquement les générations les plus jeunes. C’était le cas, par exemple, des cancers de l’endomètre, des cancers du sein hormono-sensibles, des cancers colorectaux.

Certaines tendances, mises en lumière par cette étude, s’interprètent de façon assez évidente : la hausse des cancers de la thyroïde, notamment, coïncide avec l’usage accru de test diagnostics entrainant un probable surdiagnostic, alors que la baisse de certains cancers dans les générations les plus récentes correspondrait à un recul du tabagisme.

 

Obésité

Certaines hausses pourraient s’expliquer par un autre facteur : parmi les 17 cancers dont l’incidence a augmenté dans les jeunes générations, 10 sont connus pour être liés à l’obésité… Sur ce point, les auteurs rappellent la situation catastrophique des Etats-Unis : depuis les années 1970, l’obésité a touché toutes les tranches d’âge, mais c’est chez les 2-19 ans qu’elle a augmenté le plus rapidement.

Selon l’OMS, à l’échelle mondiale, la population d’adultes obèses a doublé en 30 ans, et elle a quadruplé chez les adolescents. Ainsi, 8 % des jeunes de 5 à 19 ans étaient obèses à travers le monde en 2022, soit environ 160 millions de jeunes (et 390 millions en surpoids). En France, la dernière étude Obépi-Roche réalisée en 2020 révélait que la prévalence de l’obésité chez les adultes était passée de 8,5 % en 1997 à 17 % en 2020. C’est chez les jeunes de 18 à 24 ans que cette hausse était la plus marquée, passant de 2,1 % à 9,2 %. Des chiffres qui n’augurent rien de bon pour les 18 cancers que l’on sait être associés au surpoids et à l’obésité.

 

Force et biais de l’étude

L’étude américaine pose de nombreux constats, le premier étant que le risque de certains cancers est bien plus important pour les jeunes adultes des années 2020 qu’il ne n’était pour les personnes nées avant les années 1950-1940-1930. Comment établir ce constat, alors même que les chercheurs n’ont eu accès à l’incidence des cancers « que » entre les années 2000 et 2019 ?

Pour mener cette étude, les chercheurs ont analysé les 23,645 millions de cas de cancers survenus chez des personnes âgées de 25 à 84 ans entre les années 2000 et 2019. Vingt années de données issues des registres américains, qui recouvrent 94 % de la population états-unienne ; 23,645 millions de cas, qu’ils ont « classés » en fonction de la date de naissance des patients, générant ainsi quinze cohortes de patients nés autour de 1920, 1925, 1930…, 1990. Pour réussir à déterminer le risque de cancer de chaque cohorte, les chercheurs ont dû modéliser chacune de ces populations en fonction de ce qu’ils observaient entre 2000 et 2019. Les modèles statistiques utilisés, aussi robustes soient-ils – et disposant d’un grand volume de données – ont donc forcément introduit des biais dans cette modélisation, le premier étant probablement celui induit par le fait que… les patients enregistrés sont ceux qui n’ont pas été emportés par un cancer avant la période d’enregistrement.

Toute modélisation comporte une part d’imprécision. En l’occurrence, cette étude, qui décrit des variations du risque de cancers dans la population américaine, a le mérite de fonder cette modélisation sur des données massives, qu’il s’agisse du nombre de cas ou de la durée d’observation. Leurs conclusions en sont d’autant plus inquiétantes et mobilisatrices pour accélérer la lutte contre les facteurs de risque connus (tabagisme, consommation d’alcool, surpoids, sédentarité, consommation d’aliments ultra-transformés, trop sucrés, trop riches en acides gras insaturés, trop salés, exposition aux pesticides et à la pollution de l’air…) et l’identification de la nature et du poids de ceux qui, dans les dernières décennies, pourraient être en cause dans le « rajeunissement » des cancers.

17 cancers dont le risque de survenue a augmenté chez les jeunes générations
18 types de cancers dont le développement est associé à l'obésité.
9,2% des jeunes de 18 à 24 ans étaient obèses en France en 2020

R.D.

Source : Sung, H. et al ; Differences in cancer rates among adults born between 1920 and 1990 in the USA: an analysis of population-based cancer registry data ; The Lancet Public Health ; Aout 2024