Quand le cancer et les traitements perturbent le métabolisme

On associe la maladie à une forte perte de poids, ce qu’il faut éviter. Mais on peut aussi prendre des kilos. Comment garder le bon équilibre ?

01 mai 2026 Dernière mise à jour : 07-08-2026

Les traitements et le cancer lui-même sont susceptibles de modifier votre métabolisme. Le corps dépense davantage d’énergie au repos, ce qui dérègle les mécanismes de faim et de satiété. La compression de certains organes par une tumeur, ou bien encore une stomie peuvent entraîner un changement des habitudes alimentaires. Les traitements aussi sont à l’origine d’effets secondaires directs : les plus connus étant les nausées et vomissements, les mucites (inflammation de la bouche) et les aphtes, qui peuvent vous gêner pour mâcher et avaler la nourriture. Avec la douleur, la fatigue, parfois intense, et l’anémie, l’alimentation passe alors au second plan.

Autre facteur, les émotions ressenties à la suite du diagnostic. Elles peuvent diminuer votre envie de manger ou, au contraire, provoquer des fringales et vous rendre boulimique. Ce sont autant d’éléments qui augmentent le risque de dénutrition, que l’on veut éviter tout prix.

« J’ai développé une inflammation importante de l’œsophage provoquée par la radiothérapie. Avaler était douloureux et m’alimenter est devenu extrêmement difficile. J’ai perdu cinq kilos en peu de temps. Impossible de consommer des aliments solides, tout devait être mixé, et même sous cette forme, chaque repas était une épreuve. Au point que j’ai envisagé d’interrompre mes traitements. Ce n’est qu’à ce stade que des boissons hyperprotéinées m’ont été prescrites qui m’ont permis de stabiliser la situation, et d’éviter la dénutrition. »

ELISABETH, 44 ANS, DIAGNOSTIQUÉE D’UN CANCER DU SEIN EN 2018

La dénutrition, un risque majeur

La dénutrition se traduit notamment par une fonte musculaire, aussi appelée sarcopénie, les muscles représentant la principale réserve de protéines de notre organisme. Près d’un patient sur deux atteint de cancer est concerné, avec des chiffres variant selon le type de tumeur et le stade de la maladie. Dans les cancers des voies aérodigestives (langue, pharynx, palais, glandes salivaires…), la dénutrition touche entre 60 et 90 % des patients. Chez les plus de 70 ans, six sur dix présentent une dénutrition modérée à sévère. Souvent sous-diagnostiquée, la dénutrition n’est jamais anodine. Elle fragilise le système immunitaire, augmente le risque d’infections, complique la cicatrisation après une chirurgie, favorise les troubles cardiaques ou les chutes. Elle peut également réduire la tolérance aux traitements, diminuer leur efficacité et impacter le pronostic global.

Chaque année, 10 à 20 % des patients ne décèdent pas directement de leur cancer, mais des conséquences de ce déséquilibre nutritionnel. « Il est essentiel de rester attentif aux signes d’alerte, même discrets : une perte de poids, des vêtements qui deviennent trop larges… Ces signaux ne doivent jamais être banalisés, car ils représentent une véritable perte de chance pour les patients », insiste le Dr Bruno Raynard.

Comment repérer la dénutrition ? En surveillant régulièrement son poids. Il faut se peser une fois par semaine, à jeun, au même moment de la journée et sur la même balance. Le point de repère est celui d’avant la maladie ou 6 mois plus tôt. Un des deux critères suivants suffit pour alerter les professionnels qui vous entourent : une perte de poids supérieure à 5 % en 1 mois ou supérieure à 10 % en 6 mois1. Ou bien un IMC inférieur à 18,5 kg/m² chez les personnes de moins de 70 ans, ou inférieur à 21 kg/m² chez les personnes de 70 ans et plus.

Autre indice : la masse musculaire diminuée (sarcopénie) qui peut être mesurée via une impédancemétrie, un scanner ou bien encore par un simple test : « la force avec laquelle on serre la main », précise le Dr Raynard.

Pour contrer la dénutrition, un projet de recherche est en cours à Lyon depuis 2025 : Onco-Nutribiota. Porté par le Dr Nicolas Benech, gastroentérologue au Centre de recherche en cancérologie, il a pour objet d’élaborer des aliments adaptés à la fois aux besoins nutritionnels et à la sensation de plaisir des patients. En partenariat avec l’Institut Lyfe (ex-Paul Bocuse), les chercheurs font passer à un panel de personnes en traitement des tests culinaires et d’odorat pour construire des cartes d’identité d’aliments personnalisés. Mais ce n’est pas tout, l’analyse du microbiote vient affiner le diagnostic en repérant des marqueurs liés à l’état nutritionnel. Prochaine étape ? Tester ces aliments nouvelle génération en conditions réelles, via une étude clinique menée avec le Centre de recherche en nutrition humaine Rhône-Alpes.

Bon à savoir

Il n’y a pas que la viande qui soit source de protéines, les légumes, fruits, légumineuses, céréales aussi ! Néanmoins, il faut savoir que les végétaux sont globalement moins concentrés en protéines et moins riches en acides aminés essentiels. En revanche, ils apportent des fibres ainsi que certaines vitamines et minéraux que les protéines animales ne peuvent fournir en quantité suffisante à elles seules. Donc entre protéines animales et végétales, on ne choisit pas… on prend les deux !

EXEMPLES D’ALIMENTS RICHES EN PROTÉINES VÉGÉTALES
(Teneur en protéines pour 100 g – non cuits)

Lentilles sèches 25,4 g
Pois chiches secs 20,5 g
Haricots secs (flageolets) 19,1 g
Amandes/pistaches 19 g
Flocons d’avoine 10,5 g
Petits pois 5 g
Brocolis 3 g
Abricots secs/raisins secs 3 g

Une prise de poids est possible

À l’inverse, la sédentarité, le stress et certains traitements – corticothérapie, thérapies anti-hormonales – peuvent faire grimper l’aiguille de la balance. « Il faudra néanmoins attendre la fin des traitements pour envisager un rééquilibrage alimentaire », insiste Bernard Srour, épidémiologiste à INRAE et coordinateur du Réseau NACRe. Pourquoi temporiser ? « À cause du risque de dénutrition et d’échec thérapeutique. On peut être en surpoids, voire en situation d’obésité, et pourtant dénutri ». En attendant, l’objectif est seulement de freiner ou d’arrêter la prise de poids.

Les bons gestes à adopter

Encore une fois, l’important est de manger varié, équilibré, et d’associer ce « bien manger » avec une activité physique régulière. Pour éviter de vous exposer au risque de dénutrition, pour vous donner de l’énergie et préserver vos muscles, il convient de privilégier les aliments riches en macronutriments (lipides, glucides, protéines) et en micro-nutriments (vitamines, minéraux, acides aminés). On les trouve dans les fruits, légumes, légumineuses, céréales complètes, oléagineux, protéines riches en acides aminés (viandes, œufs, poisson…).

Si votre appétit diminue, fractionnez vos repas et enrichissez vos plats en ajoutant : de la poudre de lait, un petit suisse, du mascarpone, de la ricotta, du fromage râpé, ou bien encore un oeuf, du jambon, de la crème, du beurre, du sucre, du miel, de la confiture, etc.

Enfin, n’oubliez pas de vous hydrater en buvant régulièrement – si besoin par petites
gorgées – de l’eau mais aussi des soupes, tisanes, bouillons ou des jus. La bonne dose ?
Au moins 1,5 litre pour les femmes, 2 litres pour les hommes. Ajoutez 1/2 litre supplémentaire
en cas de forte chaleur ou d’activité physique. Pour s’assurer que vous buvez ce qu’il faut, ayez votre propre bouteille pour surveiller que vous consommez le volume suffisant. Et si vous avez du mal à boire de l’eau, aromatisez-la avec des fruits rouges, des agrumes, une feuille de menthe… pour plus de plaisir.

Manger équilibré ou ce qui fait envie ?

L’avis d’expert de la Pr Mahasti Saghatchian, cheffe du pôle oncologie de l’Hôpital américain de Paris

« Si vous êtes dénutri, l’équilibre passe après les calories : c’est déjà suffisamment difficile ainsi. Ce qui compte, c’est de maintenir son poids et sa masse musculaire par tous les moyens. Choisissez les aliments qui vous font envie sans culpabilité. Renforcez votre microbiote en mettant des fibres et des aliments fermentés au menu. Les acides gras à chaîne courte que les microbes intestinaux produisent à partir de fibres alimentaires, ont le potentiel de façonner la fonction immunitaire antitumorale. »

Références

Ce dossier a été réalisé avec le concours de :

  • Pr Mahasti Saghatchian, cheffe du pôle oncologie de l’hôpital Américain de Paris,
  • Dr Véronique Pelagatti, pharmacienne à l’Institut universitaire du cancer de Toulouse-Oncopole,
  • Dr Camelia Billard-Sandu, responsable du diplôme universitaire de photobiomodulation dans les soins oncologiques de support, à Gustave Roussy (Villejuif),
  • Émilie Masi, diététicienne-nutritionniste, intervenante à la maison RoseUp à Paris,
  • Dr Bruno Raynard, responsable de l’Unité transversale de diététique et de nutrition (UDEN) à Gustave Roussy (Villejuif),
  • Dr Bernard Srour, chercheur en épidémiologie nutritionnelle (INSERM U1153, Université Sorbonne Paris Nord, INRAE, Cnam) et coordinateur du réseau NACRe (Nutrition, Activité physique, Cancer, Recherche),
  • Dr Pierre Senesse, responsable de l’Unité transversale de nutrition clinique à l’Institut de cancérologie de Montpellier (ICM),
  • Dr Nicolas Benech, gastroentérologue au Centre de recherche en cancérologie à Lyon.

Ce dossier a bénéficié d’une relecture du Réseau NACRe.

1. Voir le site : reseaunacre.eu/pendant-le-cancer/prevenir-la-denutrition-au-cours-du-cancer-et-son-traitement